Sur le site d'Oudeis :
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C’est en ce bel été qu’est sorti le nouvel album d’1demidegt2 : Nihil Obstat
Venue précedemment sur le Vigan pour une performance dont nous
garderons un excellent souvenir, 1demidegt2 a sorti son dernier opus
sur l’exigent label strasbourgeois : “La P’tite Maison”.
Mais… Mais ce n’est pas fini ! Croyez-vous que nous en resterions là
? Oudeis a envoyé son meilleur reporter pour interviewer l’artiste.
Voici donc une interview qui explore plus en détail la démarche et les
intentions d’1demidegt2.
Tout
d’abord félicitations et merci pour cet album qui est d’une grande
qualité. La première question que j’ai envie de te poser porte sur la
place de l’idée dans ton travail et particulièrement dans Nihil Obstat.
Quel en est le point de départ et comment dans la création sonore
s’attache-t-on à suivre un fil conducteur ?
Merci à toi. Il y a du dire, du
sens, et des lignes de pensée dans mon travail sonore, c’est vrai. Le
son est pour moi un territoire qui supporte bien l’ordre du discours.
C’est dans ce champ-là que je parviens le mieux à réagir à ce que
propose le monde, à ce qui survient sur les plans politique et social,
c’est un lieu que je m’octroie pour déplier mon rapport au monde, aux
autres, d’une manière tout à fait autre que dans l’écriture, qui reste
ma source et mon ancrage. Pour Nihil Obstat, j’avais envie de
travailler à partir de deux mots : obstacle, et obstination, ces deux
mots formant maintenant pour moi une sorte d’entité, à la Janus, un
être hybride, double face. Mais je n’ai pas cherché à élaborer à partir
de là un discours théorique construit. J’ai laissé place à une forme de
rêverie, en laissant ce Janus prendre formes sonores au gré des
mouvements qui m’agitaient aussi dans le sensible, la chair et le
verbe.
Il
y a plusieurs parties dans NIHILobstat qui se distinguent bien les unes
des autres. Peux-tu nous les décrire avec tes propres mots ?
C’est précisément les variations de
cette chimère qui ont donné lieu à différentes incarnations du même.
J’étais guidée par le désir d’alterner entre l’intime et le politique
(au sens grec, de la polis, des choses de la cité), dimensions qui
s’entremêlent en permanence, et parfois se heurtent violemment, comme
dans Lady Kong, où je me suis permis de lire une partie d’un texte de
Virginie Despentes, King Kong Théorie, qui évoque cet enchevêtrement en
termes de confrontation, de lutte aride. Mais qu’il s’agisse des
absurdités du monde consommateur, des ruses à déployer pour percer un
trou dans un plafond, des méandres du langage, de la façon dont le
regard et la pensée éprouvent la plasticité de la matière et la
rigidité de la raison, de l’obscurantisme religieux, des opinions qui
entravent, chaque fois il s’agit de se tenir debout devant, de voir
comment on se tient devant cette chose posée là qui soit vous interroge
soit infléchit votre parcours à votre insu, par les chocs et rebonds
issus de votre rencontre.
La
voix est dominante dans ton travail mais pour cet album on sent que le
rythme devient beaucoup plus présent, est-ce que tu te détaches de la
parole ?
Peut-être. On verra bien. Cela
correspond à la conjugaison de deux vecteurs en moi : d’une part, plus
j’avance dans le travail sonore plus je m’immerge dans le matériau
brut, le son, plus je jouis du son en lui-même et de son inscription
dans la durée, d’autre part, je m’interroge beaucoup en ce moment sur
la parole elle-même, ses limites, mon rapport à cette modalité
spécifique du verbe. Mais la voix reste fondamentale pour moi, en sa
matière, sa dimension charnelle qui me renvoie aux corps des autres
comme au mien, au dire, à l’humain, la présence.
Le
corps, l’organique et sa mécanique font partie du vocabulaire de Nihil
Obstat et même la couverture met la chair blessée au premier plan. Le
traitement de l’organique par l’électronique produit un effet troublant
tant d’un point de vue accoustique, qu’intellectuel ou esthétique.
As-tu toi-même un positionnement sur la problématique de
l’homme-machine ?
La couverture n’est qu’une des
interprétations graphiques de “obstacle/obstination” : rencontre de
l’obstacle avec un corps, et obstination du corps à franchir cet
obstacle. Nous avons le pouvoir de traverser les murs, parfois, même si
le mur laisse en nous sa trace. Mais sur cette image obstacle et
obstination sont présents à plusieurs niveaux, plus souterrains.
L’homme-machine. Comme beaucoup, je suis fascinée par les avancées
technologiques, assez férue de science-fiction (pour moi un laboratoire
de la pensée, quand elle est de qualité). Aujourd’hui, certaines
fictions d’Asimov, Philip K. Dick, etc. ont quitté l’ordre du récit
pour entrer dans celui du réel, on se rapproche des problématiques à la
Ghost in the shell. Ce qu’il en est du vivant, de l’humain, tout cela
bouge, je m’y intéresse. J’ai été troublée le jour où j’ai découvert
des logiciels de synthèse vocale capables de respecter (dans une
certaine mesure) la ponctuation, d’adopter une certaine prosodie, des
accents … Pourtant le son créé de toutes pièces par la machine, à
partir d’un simple oscillateur, ne me suffit pas (pour l’instant ?).
J’ai recours à des enregistrements de sons “réels” c’est-à-dire issus
d’événements, de situations, de confrontations, chocs et rencontres de
matières, de chutes, frottements, souffles … non parce que la machine
ne pourrait pas produire ces sons-là (le pourrait-elle ?), mais parce
que je leur accole ce supplément d’âme, la mémoire de ces situations,
de ces molécules en mouvement. C’est une représentation assez
romantique de la chose, je suppose. La machine est fascinante, mais je
ne peux imaginer me défaire de la matière chair, de l’aesthesis, de
l’organe touché, mu par autre chose que sa propre masse ou bien par les
agitations de ses propres cellules. J’aime l’hybridation, mécanisme de
création. Il m’arrive de comprendre absolument les no life,
les adeptes d’univers virtuels qui en oublient le réel référentiel.
Après tout pourquoi pas ? Pourquoi ne pas choisir de changer d’univers
? Si la technologie nous le permet ? Je ne le ferai pas, car je suis
trop attachée à mon substrat charnel, mais bon, on peut imaginer vivre
un temps comme ça jusqu’à épuisement des ressources, c’est autre chose.
Les chimères biotechnologiques vont peu à peu prendre place à nos
côtés, peut-être plus proches de nous qu’on ne le pense, peut-être même
dans l’ordre de nos intimités organiques. Je n’ai pas de jugement de
valeur là-dessus, juste un ensemble de questions une certaine
excitation. Cela pourrait bien être cata-strophique : un renversement.
Le hic ne vient pas de la machine, mais bien de ces grands avides qui
en décident les fonctions, de ces ploutocrates qui organisent la
distribution des ressources et des opinions.
Cet
album a été crée dans des circonstances particulières, à savoir qu’il
fait suite à une invitation – que tu nous a fait le grand plaisir
d’accepter – pour une performance en avril 2009. Comment as-tu préparé
cet événement ? Comment s’est faite la transition d’une performance
publique au travail de studio ?
et encore merci pour cette
invitation… J’avais un délai d’un mois pour préparer cette performance.
Pendant ce mois j’ai récolté du son, enregistré des textes, construit
un univers à partir de ce questionnement sur l’obstacle et
l’obstination. C’est un travail que j’avais déjà commencé, mais il a
pris une autre tournure quand j’ai décidé de l’orienter vers la
performance. Il fallait construire quelque chose de cohérent mais
d’assez souple pour permettre quand même une forme d’improvisation.
Ensuite, comme je n’avais enregistré que des bribes de la performance,
j’ai repris le tout, mais le travail de “studio” s’est fait avec en
ligne de mire la façon dont j’avais réalisé la chose. J’ai essayé de
retrouver certaines combinaisons sonores qui me plaisaient, et parfois
je suis partie tout à fait ailleurs.
Es-tu
partisane d’accompagner le public dans la lecture de ton œuvre ou bien
de le laisser faire face à une lecture brute ? Je pose cette question
car il me semble que l’expérimentation sonore relève plus du champ de
l’art – au même titre que l’art contemporain – que de la musique, et
que cette problématique de l’accès au public se pose de la même manière.
Je ne sais pas trop. Je n’ai pas
tellement envie de faire des explications de texte. Et il me semble que
la lecture brute peut surprendre aussi et ouvrir des perspectives
auxquelles je n’aurais peut-être pas pensé moi… Maintenant, savoir à
quel champ appartient l’expérimentation sonore, je ne sais pas non
plus, et je redoute un peu de la voir cantonnée au champ de l’art
contemporain, qui ne devrait pas constituer une limitation mais me
semble contenir le risque d’un enfermement, pourtant. Je ne suis pas
tellement pour opérer ces distinctions. Je ne viens ni d’un domaine ni
de l’autre puisque je viens de l’écriture, et cela me donne une
position de transfuge assez agréable ; j’arpente un territoire que je
ne me soucie pas forcément de nommer et j’espère permettre des
traversées à ceux qui m’écoutent, quels que soient les paysages
environnants.
Toi-même
tu diffuses sous licence libre et le label sous lequel sortent tes
albums, La Petite Maison, est un net-label spécialisé dans ce type de
production. Qu’est-ce que t’apportes ce choix ?
La licence libre, les net-label,
permettent à des gens comme moi de diffuser leur travail, et de
découvrir le travail des autres. C’est un foisonnement, que ne permet
pas forcément l’industrie du disque, soumise à des logiques
économiques. Je ne suis pas une fanatique du libre, je ne jure pas que
par ce modèle-là. Je pense que le libre est généreux, j’apprécie ce
partage, j’en profite énormément et je télécharge beaucoup d’oeuvres
sous licence libre. Le label La P’tite maison propose à mon sens des
travaux sonores de grande qualité, je me sens très privilégiée d’y
proposer ma contribution. Ce genre de label (il y en a d’autres, plein
d’autres, comme Digital biotope, par exemple) montre une exigence
artistique à l’oeuvre qui s’affranchit des contraintes économiques.
Mais cela implique que tous les gens qui y participent trouvent un
autre moyen de subsistance, surtout à une époque où les subventions
accordées aux structures artistiques diminuent comme peau de chagrin.
Maintenant, je pense que la question du droit d’auteur et de la
propriété intellectuelle n’a pas fini d’évoluer, et que nous verrons
surgir de nouveaux modes de pensée dans ce domaine.
Quels sont tes projets à venir et comment les prépares-tu ?
Un projet en collaboration avec
d’autres artistes sonores et musiciens : il s’agit de proposer des
échos sonores à un texte que j’ai écrit. Comment on peut rebondir d’une
matière à une autre, de la matière verbale, muette dans sa graphie
(mais sonore à l’intime), à la matière sonore en elle-même. Il s’agit
aussi de travailler sur la récupération, la transformation, les
mutations : offrir aux autres un matériau à récupérer et interpréter,
malaxer et torturer … ce qui m’intéresse est aussi de voir ce qui va
faire réagir les autres artistes, ce qui va les mettre en mouvement à
partir de ce matériau circonscrit qu’est ce texte. Je participe au
projet sur le plan sonore, mais pour l’instant c’est à l’état de terra
incognita …
Sinon un nouveau projet sonore tournera autour de la notion de “digue”…
Il y aura des sons percussifs, et pas mal de rythmique, sans doute.
Pour l’instant j’en suis au stade de la rêverie qui prépare le terrain…
et j’enregistre pas mal de sons.
Enfin j’ai d’autres chantiers en cours mais qui sont dans le domaine de l’écriture."