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Kent Cokenstock's Blog

  • FRANÇAIS ODER ENGLISH ?

    Samedi 25 vendémiaire 2010




    Depuis combien de temps n’avais-je rien lu sur la question ? Mais avant tout, depuis combien d’années n’avais-je pas parcouru une revue spécialisée rock ? Ouvert, souvent. En tournée, il y en a toujours qui traînent dans les loges ou le véhicule. Une lecture en diagonal pour enrober de connaissance des noms et des photos remarqués sur des affiches ou des pochettes. Guère plus. C’est une forme de protection, un détachement salutaire afin de garder un peu de fraîcheur, oublier que je suis un pavé, que dis-je ! un gravillon, sur une route musicale sans fin et aussi afin d’éviter de m’emporter sur des sujets tels que celui qui suit.

     

    Cet été, j’ai lu un article sur le rock français dans Rock’n’Folk. Très intéressant au demeurant. Et j’y ai appris que le débat sur le fait de chanter en français ou en anglais existe toujours, avec les mêmes arguments de défense et d’attaque dans les deux camps que lors de mon entrée dans l’arène électrique, il y a plus de trente ans maintenant.

    Moi, je croyais que c’était fini, rangé, que chacun faisait à sa guise. Non. Il y a quelques semaines, les Inrockuptibles, sur une table dans une loge, un petit article de JD Beauvallet reparle du sujet. Il y était question des groupes de rock français chantant en anglais enfin reconnus outre-atlantique. Tant mieux et bravo, jubilait l’auteur. Et je le suivais. Enfin des groupes de chez nous égalent en succès les Norvégiens d’Aha ou les Allemands de Scorpions - au hasard et sans arrières pensées. Il suffisait juste de chanter dans la bonne langue. Cela signifiait pour l’auteur la fin du complexe francophone. La revue m’est tombée des mains. J’ai connu et je connais très peu d’acteurs de la scène rock française qui soient complexés de chanter en français ou bien en anglais. Le choix se fait pour des raisons diverses, mais il est parfaitement assumé des deux côtés. Par contre ce complexe est ressassé depuis des lustres par les théoriciens des revues consacrées au genre. Le complexe est né là, dans des têtes qui se rêvaient américaines et anglaises et qui n’ont jamais admises que l’on puisse croquer dans le gâteau dans une autre langue que la langue d’origine. Tabou ! Je trouve pour ma part très bien que l’on chante le rock en anglais, en français, en arabe ou en hongrois. Ceux qui le font choisissent de s’exprimer avant tout dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux, celle qu’ils parlent. Rien de plus naturel. Ils se coupent d’un grand public planétaire anglophile ? Est-ce eux qu’il faut condamner ou des auditeurs pavloviens ? Le rock ne supporterait pas un autre vocable que l’anglais. OK. Qui le décide ? L’auditeur précité, un marché anglo-saxon sans esprit d’ouverture ou les Ayatollahs du rock qui formatent nos goûts depuis 1956 ? Entendons-nous bien, il est question de diversité linguistique et non d’esprit de clocher. Il s’agit du besoin d’exprimer ce que l’on pense le plus justement possible dans la langue qui nous convient le mieux sur la musique de notre choix. Et à travers cela il s’agit de défendre une écoute musicale sans a priori, celle qui nous fait dire “j’aime” ou “j’aime pas” avant de nous demander dans quelle langue ça se chante. On peut chanter en français et faire partie du village global – l’article de JD Beauvallet y faisait allusion. L’anglais est la langue principale de ce village global, mais ce n’est pas encore l’unique idiome autorisé. Si, musiciens, nous n’avions que le droit de chanter en anglais, ce village s’appellerait une dictature.

    Mes compagnons de voyage lisent par-dessus mon épaule. Le débat est lancé. Les arguments fusent. D’après eux, le rock est une invention américaine, il ne peut être bien compris et bien joué que par les Américains - les vignerons français ont les mêmes principes quant à la qualité des vins. Et par des Anglais, indeed ! Ha bon ? Je fais l’andouille. On estime légitime que des jeunes Anglais blancs de peau des années 60 se soient pris pour des Noirs et aient chanté le blues. On pardonne leurs maladresses, on y trouve même du charme et de la nouveauté. Grâce à eux le rock s’est élargi et enrichi. C’est archi vrai. J’agrée à fond. Donc pour bien le rock jouer il faut être américain ou anglais. Mais alors… les Australiens d’AC/DC, les Néo-Zélandais de Crowded House, par exemple ? Je fais encore l’andouille. Dans leur cas, c’est simple, ils sont autorisés à le faire parce qu’ils sont anglophones. Leurs cultures ont pourtant plus à voir avec les Aborigènes et les Maoris qu’avec les descendants d’esclaves américains, mais c’est marrant, on a l’impression que ces indigènes n’ont pas compté pour eux. Peut-être sors-je du sujet… Ouais, c’est ça, on s’en fout.

    Mais toi qui t’apprêtes à monter sur une scène avec ta tête farcie de pop, ta Dan Electro en bandoulière et tes textes en français, s’il te plaît, arrête de te prendre pour ce que tu n’es pas. Tu fais honte au monsieur qui écrit. Retourne chez Brassens. Dommage. Il se passe des choses extrêmement intéressantes dans les arrières cours du village global. Il y a des accouplements contre-natures, des liaisons cachées donnant naissance à des bâtards et des métisses. Ils sont originaux, ils rendent la musique attrayante au-delà des frontières des genres. Évidemment ça fait valser les étiquettes et les règles de bonne conduite. Il est d’ailleurs amusant de constater le mal que la nouvelle génération se donne pour définir ses transversalités. La crainte d’être réduit à un style conforme et la nécessité de définition du marketing ne font pas bon ménage. Et d’ailleurs, à ce sujet, le terme “chanson française” me sort par les oreilles. Il sent le renfermé et la poussière, il est inadapté au melting-pot actuel. Il est en partie responsable de ce vain débat.

     

    Je sais que ce billet d’humeur est parfaitement inutile. Il ne changera rien. J’ai même l’impression de l’avoir déjà écrit auparavant. Il y aura les “d’accord” et les “pas d’accord” et demain, à la prochaine interview, on me redemandera encore ce que je pense de la “nouvelle chanson française” ou du “rock français”. J’ai le handicap d’avoir un pied dans chacune des deux tombes. Je ne sais pas où l’on va m’enterrer quand je serai mort. Je préférerais l’être dans la fosse commune finalement. C’est celle qui convient le mieux à mes convictions.

     

     

    PS : dans Rock’n’Folk et les Inrocks, avez-vous vu cette pub de Ouï FM avec une photo de Kurt Cobain tout môme et le slogan : “Le rock est là pour changer votre vie” ? Ça ne m’a pas fait rire, je dois être trop vieux.

     

    PS 2 : pour les Français anglophones, je recommande l’excellent livre de Joe Jackson, A CURE FOR GRAVITY, une autobiographie en forme d’analyse musicale. C’est cocasse, intelligent et bourré d’anecdotes savoureuses. ACHTUNG ! C’est en V.O.

  • comme une balle de jokari

    30 JUIN 2010



    photo : Frédéric Bove


    Les concerts se suivent et ne se ressemblent pas et c’est tant mieux. En plus de la tournée annoncée, il m’arrive d’en faire des non-officiels, des clandestins.


    Fin mai, j’ai joué à Liévin dans un théâtre minuscule. J’étais seul. J’aime bien de temps en temps, mais je préfère partager la musique, même avec un seul compagnon. Échanger des regards, des sourires, des conneries, une connivence, quoi. Le concert solo est un grand moment de solitude où j’en viens à considérer mes mains, ma voix et mes pieds (j’use parfois de pédales d’effet) comme des membres distincts d’un orchestre dont je suis le chef. Ça me fait de la compagnie. La liberté d’action étant sans limites en solo, ce que je redoute le plus, c’est d’user du cabotinage à l’excès. J’ai un certain talent pour cela et le public en est plutôt friand. J’ai vu des collègues passer plus de temps à parler sur scène qu’à chanter. J’en vois remporter un franc succès avec leurs blagues souvent meilleures que leur prestation musicale. Ça me laisse perplexe. Il ne faut pas craindre de tuer l’animateur qui est en nous sinon l’on se retrouve vite présentateur de télévision ou vendeur de vaisselle sur le marché. Les stars, ce sont les chansons. On est là pour les porter au plus haut, c’est la mission première d’un concert. Cela n’empêche pas les apartés, mais avec économie. C’est un conseil que je me donne.


    Quelques jours plus tard j’ai eu le privilège d’assister à l’avant-première de « When you’re strange », le documentaire de Tom Di Cillo sur les Doors, en présence du réalisateur et de John Densmore, le batteur du groupe. Mais ce n’étaient pas eux, les vraies vedettes. Les vraies sont arrivées suivies d’un caméraman. Elles ont traversé la salle comble dans un murmure diffus et se sont assises juste à côté de moi. L’amie qui m’accompagnait m’a dit qu’il s’agissait des candidats de la Nouvelle Star. Je l’ignorais. Je n’ai jamais regardé l’émission. À peine assis l’un ou l’une d’entre eux a demandé aux autres s’ils devaient rester jusqu’à la fin du film. J’ai compris qu’ils avaient un « prime » le lendemain et qu’ils voulaient se coucher de bonne heure afin d’être en forme pour la grande émission. L’une ou l’un d’entre eux a fait remarquer que ce ne serait pas correct de s’en aller trop vite. Finalement ils sont partis un quart d’heure avant la fin du film. Durant la projection, je me demandais quels effets et quelles conséquences pouvaient avoir sur eux ces images des Doors et de Jim Morrison où on les voit devenir des légendes en suivant un chemin inverse au tracé de la Nouvelle Star. Je n’ai pas regardé le « prime » du lendemain. Je n’en ai pas eu le courage.


    Trois jours plus tard j’étais à Blanzy, 6000 habitants, une commune pas loin du Creusot. Je présentais L’HOMME DE MARS en médiathèque. J’appelle ça des rencontres acoustiques. J’en ai fait pas mal durant ces derniers mois. C’est un chaînon alternatif qui se rajoute à la vie d’artiste, entre le disque et le concert, un « chat » en live. À Blanzy, j’avais le sentiment de m’acquitter d’une réelle mission : apporter un frugal entremet artistique aux laissés pour compte de la culture, égarés entre les Zéniths régionaux et les robinets de la TNT. La semaine suivante je me retrouvais à la Médiathèque de Reims pour une rencontre similaire dans un cadre plus établi où j’ai chanté dos à une baie vitrée donnant sur la cathédrale. Il y avait du monde à chaque fois, de la curiosité et de l’attention.


    Cette semaine-là, le mardi, je suis aussi allé au vernissage de l’exposition IMPOSSIBLE de Dupuy, Berberian et Ghosn à la Galerie OFR. De superbes dessins étranges, le côté sombre des créateurs de Monsieur Jean. J’ai pu faire un saut aux Trois Baudets le samedi pour la journée consacrée à Tonino Benacquista que j’ai à peine vu, acharné qu’il était à dédicacer à tour de bras. Du coup, j’ai dîné avec Jean Teulé qui en a profité pour me renverser un bon verre de vin rouge sur mon nouveau costume clair. J’ai dû rentrer tôt car je prenais un train aux aurores le lendemain. Festival LES PIEDS DANS LA VASE, près de Lorient. Pas de vase, mais un soleil méditerranéen. On arrive, on joue, on dîne et l’on reprend le train pour Paris car lundi matin, c’est rendez-vous à Roissy pour un départ à Montréal.


    Les Francos de Montréal. 20 artistes par jour, durant 10 jours ; des concerts payants et gratuits ; des scènes installées dans la rue, à des carrefours, entre trafic urbain et travaux de voirie. Dès 16 heures, 17 heures, les concerts commencent et s’enchaînent au pas de charge, selon des horaires drastiques pour des prestations limitées. Pourquoi un tel déballage où l’on se sent un peu comme dans un catalogue des 3 Suisses ? Le public, les artistes et les shows y gagneraient en qualité avec un nombre d’événements plus restreints. Mais c’est le veto des sponsors. Plus la liste est longue, plus ils mettent de l’argent. Les scènes portent leurs noms. Quoi qu’il en soit, j’ai passé de belles heures à Montréal, sur les planches et dans la rue. Parfois les deux à la fois puisque le premier concert a eu lieu en plein air, à l’heure de sortie des bureaux. Derrière nous on pouvait entendre les voitures et les camions passer. Le soleil était encore haut. Malgré cela ce fut un excellent moment. Je regrette d’avoir si peu vu mes collègues. Clarika, Jeanne Cherhal, JP Nataf, Agnès Bihl et d’autres…


    À peine le temps de s’adapter au décalage horaire qu’il fallait déjà rentrer. Parce qu’au milieu de ces activités, je dois adapter L’INVASION DES MÉGAPOUBS (ma petite BD sur la réduction des déchets en France) pour une campagne à l’échelle européenne.

    Ensuite, hop !un petit tour à Berlin, quelques festivals - dont les Francos de Rochelle - et la Californie.

    Ma vie, c’est du cinéma.

  • SERAIT-CE LE DEBUT DE LA SAGESSE ?

    22/05/2010



    Rien. Mais alors rien à dire. À moins que je ne parle de ce que je fais en ce moment, fonction première de ce journal, mais j’ai un problème. En ce moment je suis dans l’élaboration de projets. Impossible de raconter quoi que ce soit. J’ai besoin de secret et d’intimité pour œuvrer. Une fois que le projet est abouti, aucun souci. Mais avant, le décrire c’est le tuer dans l’œuf. Et puis c’est se prêter aux commentaires permanents, on vous demande où vous en êtes, si ça avance et c’est pour quand, toutes ces questions embarrassantes qui mettent en abîme quotidien.


    Je suis les infos au quotidien et chaque jour j’y trouve une raison de m’énerver. Ce n’est pas bien. Vivre pleinement dans son époque c’est l’aimer sans retenue. Aussi ai-je décidé de changer de point de vue sur le monde afin de mieux profiter de l’existence.....


    J’aime les articles sur le Web suivis de la rubrique démocratique “vos réactions”. 

    J’aime les reportages avec micro-trottoirs qui prennent du temps d’antenne sur des analyses de fond ou sur d’autres sujets d’actualité. ....

    J’aime les actionnaires qui gouvernent le monde. Spontanés, émotifs, capricieux, ils ont su rester enfant.

    J’aime les plateformes pétrolières.

    J’aime le grand public dans les grands concerts qui tapent dans les mains, façon taverne de Munich, dès qu’un tempo est soutenu et qui chantent sans se donner la peine d’écouter ce qui se passe vraiment sur scène.

    J’aime les gardiens du temple de la chanson française et les puristes du rock.

    J’aime les messages bourrés de fautes d’orthographe.

    J’aime Myspace qui est devenu une boîte à prospectus.

    J’aime le jeunisme prôné par des vieux.

    J’aime les 54% des Français qui jugent nécessaire un recul de l'âge de la retraite à 65 ans.

    J’aime le retraité Paul Dubrule, ex-sénateur et cofonfdateur du groupe Accor, qui économise 3,3 millions de francs suisses par an grâce à son transfert fiscal à Genève.

    J’aime que l’on confonde culture et divertissement.

    J’aime que l’on me traite d’intello quand je me pose des questions.

    J’aime que le terme intello devienne une insulte.

    J’aime les gens qui pensent que la vraie vie, c’est que des bonnes nouvelles tous les jours.

    J’aime Marc Zuckerberg et Erik Schmidt dont les propos me rappellent ceux de Mao à la belle époque de la Révolution Culturelle :

    “Le débat autour de la vie privée sur Facebook a pris un nouveau tournant avec les déclarations de Marc Zuckerberg, fondateur de Facebook et celles d'Erik Schmidt, CEO de Google affirmant que l'ère de la vie privée était révolue et que nous vivions une époque d'exposition n'inquiétant que ceux qui ont des choses à se reprocher.”

                                                          LEMONDE.FR | 22.04.10 | 18h37


  • And the winner is...

    31/03/2010




    Je n’ai pas toujours détesté les palmarès et les classements. Lorsque j’étais encore bon élève, j’aimais l’idée de grimper fièrement sur un podium, le torse bombé. Ha, la compétition ! Cette idée qu’on n’est pas là que pour se dépasser, mais aussi pour niquer les autres. En arithmétique, en dictée, sur le savoir à connaître par cœur, il est aisé de donner des notes. Tu as juste ou tu as faux. Idem en sport ou des unités de mesure de distance et de temps entérinent les performances. Aujourd’hui la compétition déborde outrageusement de ces cadres. Elle est partout, tout le temps. Performance et compétition : la vie entière se résume à ces deux mots. Pas étonnant que les sportifs soient devenus des icônes emblématiques, des top models en poster dans tous les vestiaires, bureaux et fonds d’écran de la vie active. Leur vie se résume à un ballon, une longueur, une fraction de seconde. Pas d’états d’âme, pas de courses à faire, pas de factures à payer. Tout leur être est concentré sur un seul but à atteindre : la première place.

    Où ça se gâte, c’est quand on tente de classer l’artistique. Glosons sur ce thème.

    Sur quel critère note-t-on un artiste ? Le talent. Comment le mesure-t-on ? Laissons ..é les chiffres de vente, c’est vulgaire et tout le monde sait bien que personne n’en est dupe, n’est-ce pas. Chacun a sa petite idée sur la notion de talent. L’originalité, l’audace, le charisme, la virtuosité, le savoir-faire, la fraîcheur, le métier, la profondeur… On se rend bien compte que l’unité de mesure est laissée à l’appréciation de chacun. On en est réduit au consensus affectif, un compromis des goûts du jury, un gloubi-boulga de raisons subjectives. Le Candide de service, interpellé, pose une bête question : « Quelle est la pertinence d’un concours dans ces conditions ? » Le Candide est un peu con. Un concours existe dans le but d’attirer l’attention sur son existence. Les gens qui l’organisent souhaitent que leur jugement soit pris en compte. S’il l’est, il justifie leur action qui, petit à petit, va se labelliser. Un jour peut-être leur travail connaîtra la consécration sous forme de sticker apposé sur les disques. Ou les films. Ou les livres.

    Il y a une véritable concurrence des concours, une mise en abîme de la compétition. Éditeurs, producteurs et artistes en sont ravis. Cela multiplie les fenêtres d’exposition de leurs œuvres et par là même les ouvertures vers la reconnaissance. Tant et si bien qu’un artiste qui n’obtient aucune récompense peut se croire absolument inintéressant. Et les plus malheureux ne sont pas les inconnus, mais les artistes populaires, confirmés, à qui le succès commercial ne suffit pas. Il leur faut aussi la crédibilité intellectuelle. Dans leur ciel radieux, un seul petit mais persistant nuage noir au-dessus de leur tête couronnée entache leur insatiable besoin d’amour : ils n’auront jamais les faveurs de l’intelligentsia. Alors ils pleurent des larmes aigres dans la solitude capitonnée de leur limousine et se consolent, les dents serrées, au vacarme de leurs fans en délire.


    Jean Ferrat est mort. Deux jours après sa mort, il était numéro 2 des ventes iTunes derrière Lady Gaga. Mieux qu’une Victoire de la Musique, qu’un sticker de crédibilité, qu’un tube imparable : la mort. Cela faisait bien vingt ans qu’on n’avait plus débattu sur le talent de Jean Ferrat et voilà qu’on apprend qu’il est incontournable. Ce n’est pas seulement dans les blogs d’exégètes de la chanson qu’on le dit, mais dans Paris-Match et sur TF1. « Merde ! s’exclame le péquin qui s’était désintéressé du chanteur depuis belle lurette ou qui ne le connaissait même pas. Je n’ai pas un disque de lui à la maison ! Il faut que je répare cet impair. Je télécharge immédiatement du Jean Ferrat ! »

    Ô Public (pas vous, mes amours, qui me suivez et me soutenez, mais le grand, avec plein de vraies ménagères de moins de cinquante ans dedans) ! Ô Médias (pas vous, amateurs éclairés, sans qui je serais sans voix depuis longtemps, mais les number ones de l’Audimat qui font le bonheur des annonceurs) ! N’attendez pas mon décès, ni l’âge avancé des trophées d’honneur, ni même l’impudique phase terminale d’une longue maladie pour me faire un triomphe et reconnaître la sagacité de mon talent. Faites-le dès maintenant que je l’apprécie et que j’en profite sans amertume et sans ironie. Et si possible, faites-le sans me mettre en compétition avec mes collègues musicaux. Si les Victoires de l’Oiseau existaient, nous serions bien en peine de dire qui du merle, du pinson ou du rossignol est le meilleur. Il en est de même entre nous.

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